CHERGUI #001: NOTE ÉDITORIALE

Chergui #001, n'est pas une collections/co-lectures des théories de la fictionnalité. Le lecteur n'y trouvera pas ce discours centripète typique des conversations spécialisées. Nous n'aurions pas pu/su. En dehors de quelques rares évocations, ce que nous appelions alors le fil rouge, existe cependant en filigrane, tel un filtre/une grille, sous la trame de chaque contribution. Nous nous sommes bien gardés de lire/lier la fictionnalité à la litérature, à sa nature propre; nous n'aurions pas su faire. Loin donc d'une aventure en sémantique de la fiction, nous avons, au contraire, laissé béant l'appel—comme ce sera/peut-être de coutume dans Chergui—pour un assemblage par accrétion/par agrégats. En définitive nous aurons détourné/retourné un concept de grammatologie pour en faire ici un moteur d'écriture, non l'objet même de l'écriture. C’est pourquoi le mot fictionnalité a joué le rôle d'un repère à partir duquel chacun des contributeurs a su asseoir/adresser/articuler sa sensibilité immédiate. Nul n'a été tenu de naviguer en direction du repère. Il était en revanche nécessaire qu'on ait su quelle était sa position. Cette démarche permet d'embrasser/embraser après coups le champs de possibles. S'il fût un temps/un monde où les commentaires distingaient strictement la réalité de la fiction par d'amples théories sur la fictionnalité, il est désormais derrière/devant nous, dans notre passé/passif dans notre devenir/avenir fictif. L'ambiguité de la frontière réel/fiction étant désormais certaine, nous apprenons que tout, en somme, part de/revient à la fiction. Mais vers où/d'où?

— Vers les mondes fictifs, tel dans le dédale que nous impose Zerzura, la ville aux petits oiseaux dans l'ethno-science-fiction d'Antonin Gerson. Ou bien, comme un principe organisateur/structurant de mondes qui sont, sans l'être, le notre, si familiers, si inaccessibles. Des mondes dotés d'une ontologie/loqique propre/appropriée. Mondes distincts/distants, pourvus de logiques internes, mondes autonomes. Ainsi, marqués de ce qui fait faire fiction, le lecteurs rencontrera des mondes plus plausibles que possibles—nous nous sommes bien gardés d'anticiper/pas ici! Les fictions qui nous incombent, ne sont pas celles qui auraient pu se produire, mais celles qui se sont effectivement produites dans un réel si vrai qu'il en appelle, comme en écho, à nos fictions les plus enracinées, tel Qafila, récit en acte de voyage qui réactive l'expérience du nomadisme et fait l'éloge des espaces hors frontières dans des sortes de rêves de routes caravannières que le cinéma imite.

— Vers les doubles imaginaires. Toutes choses a-t-elle un double fictif/actif—de telle sorte qu'elle se construit/s'instruit par petits bouts de ce que nous appelons le monde réel qu'elles prennent pour modèles/puis modèlent? Re/produit dans le monde fictif, jusqu'où se produisent-elles dans le monde actif? Dans Cruelty-Free de Hicham Lasri, qu'advient-il de Nada, dont le mari a tué le chien qu'elle trimbale maintenant en voiture, dans un four à micro-ondes? Bascule-t-elle à rebours et de manière surréelle en mythologie grecque? La fictionnalité des choses imaginaires est aussi celle des "comme si...", celle des fausses croyances, plus loin encore des propriétés même de la fiction. Un certain Hans Vaihinger, philosophe allemand et grand analyste des fictions mathématiques, trouvait dans la philosophie du "comme si", l'idée que les êtres humains créent des modèles et des hypothèses, justement, "comme si..." ils rechechaient simplement un sens au monde. Il y aurait donc, dans la seule quête du sens, assez d'espace pour entrer en fiction, désormais pur phénomène social, mécanisme de psychologie fondamentale, articulaiton du sens. Comme si... Brouillon Brouillon y était réellement dans ces lieux qu'ils re-joue selon ses propres règles. Comme si... la Biennale de Marrakech ne s'était pas intérrompue, prolongée par le projet conceptuel FMB7. Comme si... etc.

— Vers un paradoxe. Les fictionnalités opèrent enfin une boucle étrange et paradoxale de l'imaginaire et du réel: elles seraient faites pour ne pas être vraies, mais sculpteraient en retour nos croyances. Tout l'appareil symbolique et les fictions du capitalisme global, par exemple, en font foi, moulant—paradigme implacable(?)—les visions du mondes à l'ère de la fiction de masse. Dans son texte, Francesca Masoero oppose la di- mension symbolique du capitalisme et le rôle central de la ville comme lieu d'expansion et de résistance aux dynamiques de marchandisation. Notre devenir-fiction correspond-il à une guerre des narratives?

Ce à quoi nous n'échapperont certainement pas c'est la relation contextuelle entre ceux qui fictionnent et ceux qui fictionnent (oui), de telle sorte que l'identification soit confuse: qui donc, de l'émetteur ou du récepteur, fictionne plus, ou moins? N'appartenons-nous pas à la même boucle imaginaire. Chacun de nous n'est-il/elle pas (dans) la fiction de l'autre? Un peu en mirroir/un peu en abyme.