Digressions #1    Digressions #2



        Il y a des criquets ici. Et des mouches. De toutes les façons il y des criquets et des mouches partout. Les criquets, c’est vrai, sont un peu rares, surtout dans les gares. On dirait plutôt un grillon. Je connais les grillons. Je les préfère aux criquets. L’entomophobe en moi pense qu’ils sont gentils. C’est qu’en général ils travaillent la nuit, c’est à dire qu’ils la forment. Dans mes souvenirs d’enfant c’est comme ça: pas ne nuit sans grillons et vice versa. Il est cinq heures et quart; celui-ci doit être en fin de service ou parti en vadrouille. Je n’ai pas souvenance d’avoir entendu un grillon chanter la nuit ici. C’est long, dix ans sans entendre de grillon, dix ans sans nuit. Mon enfance est loin.
        La dame a mis du lait dans mon cocktail d’avocat. Je m’attendais pourtant à de l’avocat simple, sans lait, avec des fruits secs. J’ai envie de lui demander quel lait elle utilise. Mais la question ne voudrais rien dire. Elle ne mettrait pas du lait de dinosaure non plus. Je ne suis pas sûr que les dinosaures allaitaient leurs progénitures. Certains dinosaures peut-être. Les dinosaures à poils. Est-ce qu’il y a u lien entre le pelage et le lait? Les humaines ont pourtant des poils mais n’ont pas de pelage, donc la réponse c’est « non ». Je formule mal la question. Je ne veux pas faire l’effort de mieux la formuler. Divaguer me suffit. Et je n’essaierai pas d’aller en savoir.
        Je n’aborderai pas la question du lait dans ma boissons avec la dame. En plus je ne serai pas certain de ma syntaxe en arabe, ce qui risque d’occasionner une confusion alors que je suis censé savoir que le lait de vache c’est ce qu’il y a de plus courant. Au fond ma vraie question ne concernerait pas le mammifère à la source du lait en question, mais son traitement, ce que la marque en aurait fait. Ça aussi, je m’en fous. La confiance est à la base de l’économie. Remarque à notre ère je ne sais plus. On se complait à ne pas savoir. On se complait des malfaisances discrètes.
        Je ne suis pas bien assis. Ma fesse gauche supporte tout mon poids. Il ne s’agit pas vraiment de la fesse: c’est le truc dedans, l’os dont j’oublie le nom. L’os dont je n’ai jamais connu le nom. J’ai dû le voir dans un livre un jour sans savoir que certains jours, comme aujourd’hui, il supporterait mon poids et créerait une petite douleur. On ignore beaucoup les os. Pourtant sans les os nous serions des mollusques à lait sans coquille; ce que la plupart des mollusques ne sont pas.
        Il y a aussi le rebord d’une table que je me prends dans le dos. Me prendre, c'est trop dire. C’est mal dire; c’est médire. Il y a un léger appui, ou plutôt, une pression, une caresse constante. Je préfère qu'elle ne soit pas là. Pas « là » au sens de « ici », mais là, dans mon dos, maintenant. La dame devrait la déplacer. Pas pour moi, je ne me plaindrai pas; mais pour les autres, ceux qui comme moi se feraient caresser constamment par une table dans la partie gauche du dos ~ La partie droite.

        Où vont les gens si tôt?
        Encore une mouche. Merde, sur le rebord de ma paille! Elle suce. Houlà, elle descends dans le cocktail! Oust la mouche! Ça n’as pas l’air de la gêner de boire de la même paille que moi. Les mouches n’ont pas scrupule à faire ce genre de chose. De toutes les façons j'utilisais la cuillère longue. Des bouts de fruits secs bouchaient la paille.
        Les bouts de fruits secs bouchent souvent la paille. Et donc je souffle au lieu d’aspirer. Ça fait des bulles ~ En fait non, ça fait une grande bulle: « Blop! ». Les gens n’aiment pas ça. Je fais ça juste pour déboucher la paille et recommencer l’aspiration. C’est les blenders qu’il faut mettre en cause. Ils n’ont pas la découpe fine. D’ailleurs on leur ment sur leur fonction: ils postulent pour « mélangeur » et sur le terrain ~ sur la table on leur donne des fruits secs à découper.
        Un cocktail d’avocat servi avec une cuillère longue et une paille dans une coupe. La dame pourrait appeler ce service « Cocktail antenne », ou « Lanter », en Darija. « Cocktail Lanter ». Mais c’est con parce qu’ils ne nomment pas les services mais les trucs servis. Enfin, je ne sais pas.
        Je me demande pourquoi il mettent des téléviseurs dans les bouibouis, les restos et les cafés. Je ne sais pas qualifier ma relation actuelle avec la voix en arabe qui provient de la télé derrière moi. De la tolérance je crois. On dirait un docu à en juger par le reflet.
        Merde, faudra que je réponde à Kimberly. J’ai à peine commencer le texte que j’aurais dû rendre il a une semaine. Calamité!
        5 heures 39. Le comble serait que je rate le deuxième train de la matinée.







        Ce chargeur ne marche pas. 41% depuis tout à l’heure.

        Ils sont dégueulasses ces sièges. Parfois les choses deviennent indécrassables malgré l’effort de nettoyage. C’est qu’elles deviennent des sédiments. La sédimentation c’est le devenir de la crasse ~ Le devenir-sédiment de la crasse. Il y a là quelque chose de commun avec les humains, mais je ne sais pas le formuler. Tout a quelque chose de commun avec les humains, mais ils le nient ~ à toujours vouloir se distinguer, alors que le destin connu de tous ~ de tout c’est le sédimentation. Et bien d’autres choses encore.
        Le hasard fait les choses. Il ne faut pas dire « le hasard fait bien les chose » mais « le hasard fait » tout court « les choses ». En fait le hasard n’existe pas. C’est le nom que les humains donnent au causes non traçables. C’est de la poésie.
          Donc le hasard fait les choses. Et dans ce train presque vide, une dame de l’âge de ma mère veut maintenant s’asseoir à mes côtés. Ou bien elle veut que je sois assis à ses côtés. Ou bien les deux. Je ne suis pas sûr que ce soit toujours simultané. Elle me dit « Walidi », puis quelque chose, puis « Taltach ». J’en déduis qu’elle veut occuper le siège numéro 13, celui que selon elle j’occuperais en ce moment. Je suis pourtant certain d’occuper le numéro 11. En fait c’est faux, je n’en suis pas certain. Je trouve que ce n’est pas clair, que cette manière de numérotation des places est peu précise et que dans le doute, on s’en réfère à un critère plus efficace: fenêtre ou couloir. Sa vraie demande, c’est « peux-tu occuper la place du couloir mon fils et laisser une vieille dame de l’âge de ta mère profiter du hublot? » Le langage parlé ne nous rend pas service. Il noie le sens dans une longue liste de choses que je ne ferai pas pour l’instant.
        Donc la dame sourit, à quoi je me rassemble, interromps mon on écriture, prends mon sac, mon ordi, fais un pas dans le couloir et là laisse accéder au siège intérieur. Mon écriture devient timide. Je ne pense pas qu’elle essaiera de lire mon écran. Elle s’en fout. Ce qui l’importe c’est que je surveille si peu mes affaires. En fait elle me raconte l’histoire d’une personne qui s’est faite voler son sac dans le train, un jour, pendant un moment d’inattention.

        Pourquoi le train est immobile?
        Donc une personne inattentive et un voleur agile ont échangé un sac un jour. C’était vers Settat. Je réponds à la dame que ce n’est pas un problème. Elle me montre comment le tenir, de l’accrocher comme-ça en me demandant de faire bien attention. Elle est bienveillante. Elle ne lira pas mon écran, c’est sûr. D’ailleurs elle dort déjà. Les trains de 5 heures ne sont pas cléments. Ils vous dérobent de votre sommeil sans crier gare. J’arrête d’écrire. Ça me gonfle.

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