Digressions #1    Digressions #2


        Ces pays vous vendent du rêve même avant que vous ne soyez partis, alors même qu’ils conditionnent votre départ. Ce lieu dit « venez au Royaume Uni, mais pas comme vous êtes, comme vous deviendriez d’après nos conditions. D’ailleurs regarder, comme ces gens s’habillent, voyez ce paysage, imprimez-le bien, regardez, c’est Big Ben ».

        Les salles d’attente ont toutes cette même atmosphère d’hôpital. Ce qui les rend inhospitalières.

        Les gens derrière les vitrines des caisses n’ont pas de corps. D’ailleurs, de leur point de vue, vous êtes plus grand·e·s et êtes dépourvu·e·s de membres inférieurs. La relation des services par vitrine interposée est une relation de mutilé·e à mutilé·e. Une personne sans jambe, ni front vous donne une injonction sur la base d’une prédisposition que vous et elle avez en partage. Punaise, ça explique beaucoup de chose.

        C’est mon tour. Il n’a pas osé prononcé mon nom. Il l’aurait écorché. Il est intelligent. Ou bien il à honte de ce que mon nom fera à sa bouche ou à ma personne. Il est là pour se faire travailler pas pour s’entrainer à la prononciation des noms étranger.

        Pourquoi il me parle anglais? Pourquoi il brandit la calculatrice pour me faire connaitre la somme à payer, au lieu de me la dire.

        10 heures. C’était rapide. C’est pas bon signe.




        J’ai envie de péter. Je suis arrivé le premier dans ce café. J’aurais pu péter à ce moment-là. Maintenant que cette espagnole s’est pointée je ne sais pas comment tournera le vent. Une espagnole qui semble, à en croire la largesse du sourire du serveur, habituée du lieu, et qui vient prendre son petit déjeuner au Carrion du Musée, avec apparamment des devoirs à rendre ~ des tâches comme ils disent dans le  monde productiviste des adultes. De grâce, que l’on commence à dire aux enfants que dans le monde dit « du travail », ils continueront de faire des devoirs, précisément parce les raisons profondes de ces devoirs leur seront éternellement gardées. Que la chose qui lie le travail et la survie est arbitraire. Que travailler c’est inévitablement se consumer et qu’il est dans la nature du travail de consumer le travailleur et la travailleuse. C’est eux qui se font travailler, comme les gens derrière les vitrines. Le piège se situe dans l’intransitivité du verbe. L’intransitivité c’est où le sujet et l’objet se confondent malicieusement.

        Que l’on apprenne aux enfants que le feu est la forme ultime du travail. Cette espagnole se consume donc à l’autre bout de salle et je ne peux pas péter parce que je ne fais pas confiance à la climatisation.

        Ma vraie peur est qu’elle soit soumise à l’odeur déagréable de mon pet et qu’elle soit ainsi introduite à ma personne. La connaissance des gens n’a pas d’autre porte d’entrée que celle des sens. Je crains que par sa vision elle voie ce grand noir maigre à lunettes — et Dieu sait ce qu’elle voit d’autre par les temps qui courent — et que par son odorat elle sente le pet. On connait la suite: elle relatera à qui elle voudra que pendant qu’elle se faisait travailler au Carrion du Musée ce matin, un événement marquant s’est produit: un grand noir à péter. « Un negro se tiró un pedo cuando trabajaba en el Carrion du Musée esta mañana » dira-t-elle, ou quelque chose dans le genre.

        Je retiendrai mon pet. L’image internationale du grand-noir-maigre-à-lunettes en dépend.

        Les gens de Rabat n’ont visiblement aucune idée du climat qu’il fait à Marrakech. Une idée ne suffirait pas. La température fait partie de ces phénomènes qu’une simple idée ne suffit pas à prendre avec soi. Le ressenti seul en constitue la vérité. Je trouve cette phrase mal conduite. J’y reviendrai peut-être.

        Aux gens qui lisent ce texte, sachez que cette sensation m’est très drôle, car jamais vous ne saurez lesquelles des phrases ont été réécrites. Si la phrase que vous êtes en train de lire se laisse lire, c’est qu’effectivement, je ne l’aurai pas réécrite. C’est un paradoxe. Le futur antérieur en lui-même est un paradoxe. Et pour répondre à la petite voix dans ma tête: il n’y a pas de paradoxe utitle. Ah, et oui, j’écris pour être lu, autrement je ne laisserais sortir ces mots qui résident dans mon esprit.

        Ce que je veux dire deux paragraphes plus haut c’est que je suis dans un café à Rabat, et que je suis plus que surpris par la clim éhontée qui pompe à en attrister la brise du matin.

        Qui fait la décoration de ces lieux? Et pourquoi il mettent ce genre de musique?

        Je suis obligé d’interrompre mon écriture ici. Je pense à cette librairie, la libraire du Troisième millénaire que j’avais l’habitude de fréquenter ma paie de travailleur ~ de travaillé! venue, pour me consoler de m’être épuisé un peu plus ~ de m’être consumé.

        Ah, un autre noir entre. Quel impoli! Je le laisse avec l’espagnole. J’espère qu’il a l’esprit collectif et qu’il ne pètera pas.





        Je suis dans un train qui se déplace à vive allure en direction de Marrakech. J’ai la nausée.

        Je n’arrive pas à croire que l’on puisse faire 1600 kilomètres de rail pour accomplir une « tâche » d’une demi-heure qui nécessite un traitement aussi décisif qu’incertain. « Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même ». Les gens « bien organisés » s’y seraient pris différemment. Il auraient tiré le meilleur parti de ce voyage, le transformant en excursion de plaisance, en visitant ceci, et mangeant cela, blabla. J’ai été plus efficace encore: j’ai appelé tout le monde le jour pour le jour puis, quand on m’a rappelé j’ai dit que j’étais reparti. Il faut être fidèle à soi.

        Je n’aime plus Rabat. Celle ville m’a vomi. Je suis indigeste, c’est vrai. A-t-on seulement entendu parler du vomi qui fût heureux de se faire aspirer de nouveau sous les applaudissements de la foule? Non.

        Ma nausée n’en est que décuplée.

        Si je n’obtiens pas de visa d’entrée au Royaume Uni pour le séjour de sept nuits que je demande à leurs autorités consulaires aidées par leurs bras d’exploitants — TLSContact —, ils auront systématiquement sauvegardé: mon apparence à 32 ans; mes empreintes digigatles; la faute d’orthographe que mon second prénom traine depuis 4 ans maintenant; ma nationalité; ma « race », fils de ma mère et de son défunt Mari.

        Il connaitront aussi ma profession en août 2019, celle que marque un beau-petit-projet que j’ai monté avec mon amoureuse pour survivre à la pression muette de notre existence d’humains.

        Votre profession c’est, au fond, la déclaration publique de la foi en votre intention de faire, ainsi qu’en la vision (même primaire qui l’impulse) C’est… comment dire? C’est la manifestation de votre vœu de carrière. Votre profession, quand vous l’avez choisie et que vous n’y êtes pas astreints, se chante en publique mais se compose au cours une conversation intime, chuchotante et en basse lumière entre le destin, l’action et votre inconscient.

        Ma consternation m’éloigne.

        Pourquoi elle me regarde celle-là? Suite à l’addiction des gens pour les écrans, ils s’intéressent à tout ce qui le leur rappelle. On voit bien que son attention, traitresse de l’échange qu’elle conduisait pourtant bien avec le jeune homme, recherche maintenant une nouvelle satisfaction ici. Il n’y a rien! J’ai envie de tourner subitement la tête pour surprendre sa tricherie. Il faudra que je nettoie mon écran et mon clavier. Elle va croire qu’ils me réflètent. Qu’importe. Elle est au moins à 60 degrés à gauche dans mon champ visuel. Mes lunettes se désengagent à garantir ma vision dans cette zone. Il est donc possible que le comportement de la fille soit une pure invention de ma part.

        Dans mon adolescence, j’étais flegmatique mais paranoïaque. Je pensais que les gens m’observaient en permanence. Bien sûr, je ne le formulais pas en ces termes, non. Je l’embaumais au contraire dans les fioritures de l’âge poétique, cet âge qui vous fait mener une guerre sans fin aux acnés persistantes; l’âge du miroir parlant que l’on torture d’interrogatoires muets, violents, romantiques. Aujourd’hui j’ai appris, jeune narcisse déchu, que je souffrais — c’est peu dire — d’un délire de persécution. Que ce que je tenais pour parfum c’était bien les miasmes de ma prétention de coquelet. Je n’attends plus rien du miroir. L’attention hasardeuse ou non que l’on pourrait me porter m’exaspère.

        L’inconnue qui s’attarde sur mon écran réveille un de mes démons. Elle me mets hors de moi d’une façon inhabituelle. Elle brise le fil de mes idées, parce qu’elle me propulse dans le souvenir d’une colère d’un autre temps. En occasionnant la rupture d’avec le vertige du voyage, elle parvient, sans en avoir la moindre idée, à me mettre face à moi-même. C’est en cela qu’elle me met hors de moi. C’est très bien. Les humain·e·s sont parfait·e·s quand on ne leur a rien demandé.

        Bon, qu’est ce que je disais?

        En plus elle semble éprise pour le garçon qu’elle accompagne. ELLE l’accompagne, ce n’est pas le contraire: les deux se partagent son effort à elle. Lui ne démontre pas la même certitude qu’elle. Elle le sait. Les filles savent toujours; elles nient en permanence parce que leur foi est grande ~ grandiose; elles attendent donc un peu plus loin dans le future. Les garçons, ces garces, ont toujours un temps de retard, trop occupés à être vulgaires; ils comptent sur l’histoire en laquelle ils espèrent trouver l’inspiration. 

        Lorsque les deux sont arrivés dans le train, par exemple, elle le devançait. Lui trainait du pas.

        Elle parle plus longtemps. Elle parle de couple, d’autres couples, du couple idéal. Lui parle peu, mais engueule quelqu’un au téléphone plus fort qu’il ne lui parle à elle. Quand il parle au téléphone, elle change de siège pour l’accoster, comme la pirogue accoste le banc de sable d’une d’île à conquérir un midi d’été. C’est peut-être ce qu’elle aime en lui, qui sait, cette déviation ~ ce… revers de violence. C’est peut-être ce qu’elle veut soigner en lui. Je me ferai prendre à les observer avec insistante pour savoir si elle l’approche par contention ou par admiration.

        Où en étais-je?

        Ces anglais connaitront aussi le T-shirt que j’ai acheté il y a une semaine et dont je me félicite du confort sans cesse. Ils connaitront bien d’autre choses qui échappent à mon attention naïve. Je dis cela, mais pour être précis, ces « données » sont sauvegardées, que j’obtienne un visa ou non.

        Les frontières commencent plus proche de nous que nous le croyons. Ne nous laissons pas duper par la diversion des frontières physiques. Celles-ci ne sont qu’un dernier recours, après le crible des frontières vaporeuses telles que les services consulaires.

        Pourquoi tout le monde se lève? Ah, c’est le terminus. La fille a encore pris les devants. Pauvre garçon.

        Et pourquoi ils portaient des lunettes de soleil pendant tout ce temps?



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