Extimacy

Note sur le travail photographique de Hicham Gardaf
Nov. 2013


        Lors de ma première rencontre avec Hicham Gardaf, j’ai un peu précipitamment évoqué l’idée d’”aura”, pour qualifier l’atmosphère qui cerne ses photographies. Par-delà cette facilité vocabulaire, une attention plus soutenue à l’œuvre générale m’aura permis de comprendre ce qu’il en était réellement. L’exposition “Extimacy” regroupe deux séries : “Tangier Diaries” et “Cafes”. La première remonte à ses débuts en photographie, en 2010 ; la démarche de prise de vue y étant ouvertement personnelle, voire intimiste. Les photographies de cafés quant à elles, ont été réalisées pour la première fois dans le cadre d’un projet présenté au Percolateur, à Marseille. Dans ce second projet, la force d’une idée motrice est plus sensible ; certaines photographies ressemblent à des révélations tant sur l’authenticité que sur l’éternité de ces mythiques cafés tangérois.
        Sa démarche en est fondamentalement marquée. Il a une prédilection grandissante pour le procédé argentique. Le noir et blanc renforce la composition des ses images comme chez Henri-Cartier Bresson ou chez Josef Koudelka. Et quand il use de couleur, il la rêve toute éclatante, comme chez Harry Gruyaert. Nous sommes en présence d’un style en émergence et conscient de sa propre maturation. Le sien se fait par juxtaposition de choix esthétiques et techniques, proposés ensuite en partage au récepteur. Gardaf apprend de ces maitres tout en communiquant l’émotion de son cheminement. Selon ses propres mots, “la mémoire picturale constitue notre parcours personnel. La vie est le fruit de choix découlant de nos parcours. La photographie ressemble beaucoup à la vie. Une bonne photo est un bon choix.

        Ces images sont implacablement silencieuses. Elles chuchotent tout au plus. La suspension du temps y est comme exagérée. Dans ces cafés tangérois, rumeurs et tintements semblent eux-mêmes soumis à des sourdines. Ce silence est le propre de l’instant de contemplation en lequel Gardaf investit  tout ou presque. Fût-il narrateur, qu’il parlerait par phrases courtes, séparées de longues pauses et à voix basse, articulant comme le velours des mots soigneusement choisis. Les autres regardeurs et moi-même sommes donc en porte-à-faux, devant l’énigmatique silence qui cerne ces photographies, entre leurs susurrements et la solitude de notre regard. Tout l’art de Gardaf réside en conséquence dans une disposition au ravissement, par une énigme amenée en douceur. “Une photographie est un secret qui nous parle d’un secret, disait Diane Arbus. Plus elle paraît explicite, moins nous sommes éclairés”. Pour Hicham Gardaf, le sens de la photographie provient de son pouvoir d’émotion. S’il lui assigne une vocation artistique, c’est d’une part parce qu’elle nous met devant son propre imaginaire de créateur de monde, libérant notre propre exaltation ; et d’autre part parce que l’émotion que nous ressentons renvoie à son émotion originelle, celle qui présidait à la création.




© Hicham Gardaf, Tangier Diaries #9


       

Une œuvre me sert de point d’ancrage : ce portrait aux yeux fermés de son cousin Ismaël, où un clair-obscur maîtrisé sculpte les masses du torse montré nu. Habile mélange de force et de fragilité, sumo timide et invisible. Le portrait d’Ismaël me rappelle le jeu du cache-cache chez les certains enfants : les plus jeunes, persuadés de leur stratégie, restent parfois immobiles et se contentent de fermer les yeux énergiquement pour ne pas être vus. Ils confondent naïvement leur obscurité à celle du monde. Si l’enfant ne voit pas le monde, le monde ne le voit pas, il n’existe même pas. L’enfant est seul créateur de son monde. De la manière même manière, le photographe crée le(s) monde(s) au gré de son optique – au double sens d’objectif photographique et de décision d’obturation, de matériel photographique et de choix de prise de vue. L’appareil photographique devient un appendice de l’artiste, la prolongation prothétique de son propre œil, comme dans le film L’homme à la camera de Dziga Vertov. Dans le portrait d’Ismaël, c’est l’invisibilité d’Hicham Gardaf qui est mise en jeu, plus que celle du sujet. Univers photographique et personnel se confondent donc chez Hicham Gardaf. Dans ses images les temps se confondent, répondant à l’imaginaire exclusif de l’artiste. L’écart qui sépare chez lui l’objet photographié du sujet photographiant disparaît. Gardaf n’interroge le monde que tel qu’il l’invente.

        Créer un monde c’est le peupler, c’est en créer les conditions de l’existence. Celui de Gardaf reflète son parcours intime d’humain. Ce qu’il a en partage avec le regardeur. L’intime et l’humain. L’exposition le révèle bien : entre les séries “Tangier Diaries” et “Cafes”, on a le sentiment d’une navigation de l’un à l’autre ; de l’intime à l’humain. D’où cette proximité émotionnelle. Car l’intimité figurée dans ses images résonne chez le récepteur. Double processus psychique d’identification de soi à l’autre et de l’autre à soi. Muni de son appareil, c’est l’autrui, le proche, le similaire que vise Hicham Gardaf. Il est le photographe de l’identique. C’est pourquoi l’esthétique qui s’en dégage — cette mise en partage de l’imaginaire de créateur — me rappelle subtilement la notion d’”extimité”. L’extimité est le désir de rendre visible des aspects de soi relevant de l’intimité, sans toutefois sombrer dans l’exhibitionnisme. L’image photographique est en la matière. Elle est un outil puissant d’exploration des limites et des épanchements de l’intime. Voilà ce qu’interroge Gardaf. Voilà ce qu’il explore : l’émotion partagée au cœur-même de l’idée d’“esthétique”. Potentiellement une esthétique de l’extime._YL