Ghana, Loin.
Note notes sur l’exposition Ghana de Denis Dailleux

Pour la Galerie 127, jan. 2014


Images © Denis Dailleux



«Ghana» était le nom d’un empire majeur d’Afrique de l’Ouest, situé entre l’actuel Sénégal, le Mali et la Mauritanie. L’Empire du Ghana, qui s’est construit principalement sur le commerce transaharien d’or, a connu son apogée au courant du Xè siècle... Loin donc, du Ghana actuel, quelques kilomètres plus bas sur la Gold Coast
(litt. «Côte d’Or»), à cause du commerce alors prépondérant durant la colonisation anglaise. Premier pays d’Afrique noire à acquérir son indépendance (6 mars1957), le Ghana s’appelle ainsi, en hommage à l’Empire du Ghana, et par les velléités panafricanistes de Kwame Nkrumah, premier ministre et président du pays.

Premières rencontres

L’histoire de la photographie avait, elle-aussi, fait son chemin. Après le développement foisonnant de studios photo, au début du XXè siècle, l’une des principales rencontres du Ghana avec la photographie est celle de Paul Strand dans les années 1960. Dans son livre Ghana. An African Portrait (1976), le photographe américain décrit, les changements en cours dans un pays qu’il rêve comme terre promise, la synecdoque d’une Afrique future. Portraits, scènes de la vie quotidienne, paysages; mais aussi projets politiques, chantiers, etc. Ce livre est une anthropologie visuelle du nouveau Ghana.
        Denis Dailleux quant à lui découvre l’œuvre de Strand une vingtaine d’année après. Il décide de partir sur lestraces de son mentor.

Dailleux et Strand. L’objectivité

C’est à la recherche de la mer, un jour qu’il sillonne les rues d’Accra, la capitale du Ghana, – et un peu décontenancé par cette façon qu’elle avait d’être grouillante et complexe – que Denis Dailleux découvre les habitants de ce petit village enserré dans la ville. Il ne cesse de les photographier depuis 2009, y retournant régulièrement, tissant des liens d’amitiés, (au sens de « s’imprégner de l’âme ») avec les populations du quartier historique deJamestown et alentours. Son projet n’a pas l’engagement si clairement formulé de celui de Paul Strand. Mais la photographie n’est-elle pas, d’emblée, un engagement? Strand était progressiste. Il était par-dessus tout l’un des instigateurs du courant dit «de la» Straight photography, la photographie pure, qui propose un rapport direct au monde, contre les échappées esthétisantes du pictorialisme. C’est «l’expression directe du temps présent», disait Strand. «Le véritable artiste, comme le vrai scientifique, est un chercheur utilisant un matériel et des techniques afin de pénétrer la vérité et la signification profonde du monde (...). Ce qu’il crée, ou plutôt qu’il rapporte, est le résultat objectif de ses explorations.» (CitéparN.Rosenblum,[E.Chassey,«PaulStrand, frontalité et engagement», Études photographiques, 13 juil. 2003. 



L’objectivité enrichie. Le lointain

Nous sommes loin de l’utopie panafricaniste socia- liste des années d’indépendances. Le Ghana a changé. Le temps présent chez Dailleux semble être l’héritage d’un ban de l’histoire, un oubli que seul les logiques de la machinerie de la mondialisation sait expliquer. À James- town, tout fonctionne, mais est matière à fuite, comme dans la relation de la courbe à la tangente: des enfants jouent heureuses sur la plage mais rêvent, ou pas, d’école. Les femmes attendent, impatientes, le retour des canots, mais attendent le poisson, pas les hommes. Les hommes sont pêcheurs, footballeurs, danseurs et musiciens à la fois, mais n’ont pas de travail. On célèbre Jésus le Christ et Mamy Wata, la mère nourricière, à la fois. Un étendard français flotte dans un amoncellement de pirogues. Il y a Accra, et il y a Jamestown, loin dans la ville. En d’autres termes, ce qu’il s’est passé depuis Paul Strand, est un lent et tendre mûrissement des « paysages » en jeu. À la frontalité cubiste en cours chez l’un, l’autre prolonge avec de la perspective et de la profondeur. La fuite métaphorique dans l’âme et dans le temps. Ce que Strand avait engagé en humanisme documentaire, Dailleux l’achève par cette force du contexte. «Il m’a donné», dit-il pour exprimer les situations où les personnes ont accepté de se laisser capturer. L’acte photographique comme don/contre don? La photographie est-elle un Merci? Il y a, quoi qu’il en soit, une manière d’objectivité enrichie et que les mots peinent à décrire.



Héroïsme

Et voici que les corps sont sublimés, exaltés. Et voici la posture de celui qui attend, l’air méditatif et le regard vers le lointain. La prise de vue l’a laissé intègre, comme le temps. Il ne pose pas, mais sa fuite nous entraîne, lente et silencieuse. Et voici ceux dont les portraits nous regardent, questionneurs à l’infini, comme pour le lointain, on en connaît pas la fin. Et voici, Ghana, non un pays, mais l’ode d’une résistance forgée au plus profond de l’âme humaine. L’héroïsme de l’Empire à l’état de survivance._YL