l’hyperimage de la rue
the hyperimage of the street

Texte introductif à Dabaphoto, plateforme de photographie du 18, Derb El Ferrane, Marrakech.
Introductory text for Dabaphoto, the photographic plateform of LE 18.

© Yoriyas, Series “Casablanca not the movie”.

FR

La prise de vue en photographie de rue est une succession de choix tactiques, pour l’exercice d’un genre dont l’objet est l’éphémère et le fugace. L’exposition Terrain de jeu explore le déploiement de ces tactiques dans le cadre de la photographie marocaine, en abordant la rue comme espace d’expérimentation. On y reconnaîtra la grammaire d’une Street Photography classique : la ville prise comme sujet, différentes formes de juxtapositions d’inspirations surréalistes, un aperçu du tissu social, l’instantané et la fortuité des prises de vue. Il s’agit d’une sélection — certes non-exhaustive, mais suffisante — d’approches de la rue au Maroc qui offrent un aperçu de l’exercice du genre ici.

Entre le journal visuel des mouvements urbains, la recherche des (in)constances dans les structures spatiales et le portrait de rue, la Street Photography marocaine fait parfois échos à deux figures du flâneur de Charles Baudelaire autour de 1850 : celle du “documentaliste” Eugène Atget, à travers l’atmosphère mystérieuse de ses photographies de Paris au début du 20e siècle ; et celle de Daoud Aoulad-Syad, photographe humaniste qui définissait sa pratique comme une “flânerie active”. Dans les lieux où l’événement fuse, dans la ville qui “bat”, le photographe-flâneur tend à faire l’apologie du banal, mieux, celles des contingences silencieuses. Il aborde sa pratique comme une opération de conversion de la ville en fragments d’images. La figure flâneur en côtoie d’autres qu’il est possible de caractériser. Mais la photographie suppose par-dessus tout un contexte.

En effet, une image de la Street Photography marocaine est précisément une image de son contexte. Image prétexte pour élaborer un cadre discursif propice à une généalogie, à des repères, à des typologies, à des pédagogies, à des devenirs et cætera. Autrement dit, à la rue comme contexte du photographique, Terrain de jeu associe l’idée de la photographie de rue comme contexte du discursif. Ce déplacement ne peut s’appréhender qu’à travers la méthodologie plus large de la plate-forme DABAPHOTO qui, en l’occurrence, sert de moule institutionnel au “faire histoire” — fût-il bref — de la photographie de rue au Maroc. Un recentrage s’impose donc.

DABAPHOTO: STREET PHOTOGRAPHY pose qu’il est possible d’atténuer l’historiographie parfois trop individualiste de la pratique photographique pour intégrer au-delà des questons de style personnel, celles de l’apprentissage et de la diffusion/réception des images ; en somme, la culture différentielle des images. On ne saurait interroger le contexte de la photographie de rue au Maroc sans prendre en compte la condition post-moderne d’existence des images, c’est-à-dire, au niveau technique, l’évolution des technologies de prise de vue numérique, leur extrême reproductibilité et les pré-formatages des plateformes virtuelles ; et au niveau social, la référence aux conventions classiques, le mélange des genres et une certaine méfiance à l’égard des théories. C’est à partir de ce contexte élargi que le réel, l’idée même de la rue et la structure du regard se redéfinissent.

À ce sujet, la dialectique du regard propre au Maroc a déjà fait l’objet de discussions en 2013, lorsque cinq photographes de Magnum Photos tentaient d’élaborer un portrait de Marrakech. Pratique et théorie alors réunies dans un projet de négociation du photographiable que Simon Njami, après Jean-Paul Sartre, appelait le “saisissement d’être vu”, l’idée que la rue, espace public, est traversée par un nombre de tensions, même sous-jacentes, et surtout visibles en photographie dans le rapport observateur/observé. Mais le saisissement n’est qu’une des lignes discursives possibles du tableau de la photographie de rue que DABAPHOTO entend promouvoir.

Cet entreprise de mise en contexte de la Street Photography marocaine, prend la forme d’un polyptique de la pratique qui vise à identifier à quel climat culturel et esthétique répond la photographie de rue au Maroc, et surtout comment elle instruit notre époque. Il s’agit d’un projet d’imagerie dont l’exposition Terrain de jeu est le point de départ et l’imaginaire global la destination. L’approche par le contexte génère une image “constellaire”, sorte d’infrastructure pour et à partir du regard. Appelons-là l’hyperimage de la rue. Une hyperimage donne, selon l’historien de l’art Felix Thürlemman, l’impression d’un tableau composé de plusieurs images individuelles, tout en maintenant la logique du regard, c’est-à-dire le régime du visible en place dans le contexte en question. L’hyperimage de la rue au Maroc est, en définitive, le fruit de cet effort de contextualistation de la Street Photography.








l’hyperimage de la rue
the hyperimage of the street



EN

Shooting in Street Photography results from a series of tactical choices essential to this genre whose object is the transient and the ephemeral. The exhibition ‘Terrain de jeu’ (the French expression for. “The Playground”) addresses the street as a space of experimentation in Moroccan photography, in an attempt to explore these tactics. It reproduces core elements of the classical vocabulary of street photography: the modern city as a central subject; surrealist juxtapositions; insights into social entanglements, and the inherent fortuitousness of shooting. The exhibition stands as a non-exhaustive (though indeed sufficient) selection of approaches to the Moroccan street.

By displaying a visual journal of urban movements, constant research of the embedded (in)stabilities of spatial structures or streets portraits, Moroccan Street Photography echoes two sides of the flâneur, a type described by Charles Baudelaire around 1850. The first one is incarnated by Eugène Atget, through the frozen atmosphere in his early 20th century pictures of Paris, and the other by Daoud Aoulad-Syad, the humanist photographer who used to define his practice as an “active wander”. Where events burst out and where the city is swarming, photographic flânerie is an apology of the mundane or even of silent contingencies. The flâneur translates the dynamic city into a series of fragmented images. The metaphor of the flâneur stands alongside distinctive others. Photography, though, implies above all a context.

A representation of Moroccan Street Photography is precisely one of its context, one that is a pretext to elaborate a discourse propitious to trace genealogy, to formulate and identify references, typologies, pedagogies, and becomings. In other words, ‘Terrain de Jeu’ juxtaposes Street Photography as a discursive context with the idea of the Moroccan street as a photographic one. This displacement becomes clearer when considered within the broader context of the platform DABAPHOTO, which functions here as an institutional mild for the “making of history” — be it brief — of Moroccan street photography. A refocus is therefore needed.

DABAPHOTO: STREET PHOTOGRAPHY suggests that the overtly individualistic historiography of photographic practices can be nuanced. Indeed, the platform integrates, beyond stylistic preoccupations, issues like learning and the circulation and reception of photographic images, that is to say, differential visual cultures. Questioning the context of Street Photography in Morocco hence requires considering the post-modern condition of images. This implies to take into account, on a technical level, the evolution of digital shooting technologies, the extreme reproducibility of images and their pre-format conditioning on social networks; and on a socio-cultural level, the self-conscious use of earlier styles and conventions, the melting pot of styles and media and a certain distrust towards theories. It is from this broader context that reality, the very idea of the street, and the nature of our gaze is reshaped.

On this same matter, earlier discussions on the dialectics of the sight peculiar to Morocco occurred in 2013, when five Magnum photographers attempted to portray the city of Marrakech. The approach of the project then called ‘A Portrait of Marrakech by Magnum’ aimed at addressing what did—and what did not—qualify for photography. What Simon Njami, following Jean-Paul Sartre, defined as the “Shock of Being Seen”, hence the idea that the street as public space is crossed by numerous tensions that are revealed by photography through the relationship between the observer and the observed. The “shock” though is only one of the possible discursive directions on street photography at DABAPHOTO.

In this edition of DABAPHOTO, contextualizing Moroccan Street Photography takes the form of a polyptych of the practice here, which aims at identifying the cultural and aesthetical atmosphere to which it complies, and even more, the way it narrates our time. It is about designing an imagery project starting with ‘Terrain de Jeu’ and destined to the global imagination. The context-based approach generates a “constellated” image, a sort of infrastructure realized for, and moving from, the gaze. We may define it as the hyperimage of the street. Art historian Felix Thürlemman coined the term ‘hyperimage’ to define the idea of a big picture composed of numerous single images while maintaining the logic of the gaze; there is the convention of looking operating in a given context. The ‘hyperimage’ of the street in Morocco is, consequently, the result of this effort of contextualizing Street Photography