Lalla Essaydi
Les odalisques se rebellent

Article paru dans Diptyk, n°21, déc. 2013 - jan. 2014


© Lalla Essaydi, Bullet revisitd #26, Triptych, Series “Bullet Revisited”


« You will just have to bite the bullet, there is no other option », autrement dit « contente-toi de serrer les dents, il n’y a pas d’autre choix ». C’est ce que l’on disait aux malades avant l’arrivée de l’anesthésie générale, pour endurer les opérations médicales douloureuses. Ce contexte est absolument distinct de l’œuvre de Lalla Essaydi, mais pourrait être une métaphore du déclenchement de son œuvre…

Dans sa nouvelle série, elle poursuit sa critique des poncifs de l’orientalisme. En association à l’habituelle calligraphie au henné sur le corps de ses modèles, un foisonnement de cartouches de balles colonisent la maille des vêtements, la structure du mobilier ou la géométrie du zellige en arrière-plan. Dans d’autres photographies elle use maintenant de la couleur et du motif, grâce à l’emprunt de la collection d’étoffes et de caftans anciens des propriétaires mêmes de la Galerie Tindouf. En somme, un retour au tissu – au sens de ce qui est tissé, mais aussi de revêtement. A cette première trame du textile s’ajoute une frontalité sans pareil dans le regard du modèle, endurcie par un étrange aplatissement de l’image, construite sur une négation de la perspective. L’Odalisque va-t-elle nous tomber dessus ?

« Bullets and Harem, Revisited » (littéralement « balles et harem, réexaminés ») est ainsi une illumination par le décor et un enchantement qui laisseraient finalement croire à une restitution de l’orientalisme, pourtant rejeté par l’artiste : des jeunes femmes habitant des harems désertés de toute présence masculine, mais qui toutefois ne laisseraient pas indifférent quelque voyeur libidineux. Une restitution maladroite du cliché réducteur d’un certain regard occidental ? Tant s’en faut.

Une œuvre habitée par la dualité
C’est que la dualité semble être un paradigme du travail de Lalla Essaydi. La dualité et la transparence. C’est un travail à plusieurs couches, parfois enchevêtrées, où l’illumination côtoie la gravité, la poésie la violence… Le henné, la calligraphie. L’idée de cartouche par exemple, est elle-même duelle : métonymie de scènes de guerre d’une part, et ornement entourant une illustration d’autre part. Les tenues sont ici tantôt traditionnelles, tantôt métallo-textiles. L’Odalisque est charmante et menaçante tout à la fois. « Mes images, dit l’artiste, invitent… Mais contrairement aux peintures orientalistes, on ne peut visuellement pénétrer l’espace. Dans chaque composition, je mets le moins de profondeur possible, à la recherche d’une image plane, d’une image matière. » La perspective dans les peintures orientalistes peut en effet être vue comme un prolongement du regard voyeuriste, le véhicule de cette violation des limites de l’espace privé que critique l’artiste.

Le contexte préparatoire des œuvres est sans doute un facteur majeur de leur positionnement. Le hic et nunc (« ici et maintenant », pour reprendre Walter Benjamin) des photographies d’Essaydi n’appartient pas qu’à l’espace d’exposition. En effet, la superposition des techniques (il s’agit bien là de photographies de calligraphie sur corps en décor tissé et orné !) finit par rendre le médium photographique transparent. C’est alors la projection du regardeur qui fait, ou non, l’image. L’œuvre échappe à l’artiste. C’est connu. Lalla Essaydi, elle, attend l’émergence d’un dialogue.

Le féminisme, pour qui ?
La vraie question est celle de la destination sociale de son travail, qui sert justement son projet féministe : déconstruire le corps orientaliste au profit d’un corps politisé. « Sensible au rôle de la femme dans les révolutions arabes, j’ai été désappointée par le durcissement des régimes en place. Mon travail est une prise de parole pour la femme en général. »

Est-ce faire preuve d’un optimisme aveugle que de se demander si les collectionneurs de Lalla Essaydi – dont un peu plus du tiers proviennent des Emirats Arabe Unis, grand pays rétracteur des droits de la femme – ont saisi ce qu’elle-même qualifie de « transcendant » dans son œuvre, c’est-à-dire ce « on-ne-sait-quoi » aux allures d’universalité et éliminateur de la censure ?

Faisons l’hypothèse que oui. Son retour progressif sur la scène marocaine crédite l’œuvre de Lalla Essaydi, qui affirme renforcer son attachement à sa terre d’origine : « La scène marocaine est étrangement celle qui m’engage le plus, confie-t-elle. J’y constate un intérêt croissant pour mes œuvres, j’en suis moins déconnectée. Ce repli ne peut être que positif : ma culture nourrit mon travail. » A cette artiste pour qui « la violence dans l’œuvre n’est que le reflet de la violence du monde », on ne peut que présager un regain d’impétuosité chez les Odalisques… Contre toute forme d’anesthésie.



Lalla Essaydi, « Bullets & Harem, Revisited »
Exposition à la Galerie Tindouf, Marrakech