NOUS CONVERGERONS TOUS  
VERS LA CORNICHE COMMUNES DES RÉCITS
OÙ, FACE À L'HORIZON,
LES REGARDS S'ÉGALISENT


Curator’s text for ‘MIGRATIONS. RÉCITS. MOUVEMENTS’, a display of migrant video works


Please scroll down for English version.


RÉCITS. CONTRE-RÉCITS.
D’ici, un imaginaire de l’ailleurs m’a servi de recours. Je suis un homme, je suis une femme. Nous sommes des milliers, l’échéance de l’exil venue, à migrer contre les conditions locales et actuelles de la vie. Le voyage vient en revanche avec la séparation, les péripéties, la déchéance et le doute. Initié comme une quête, il se délite peu à peu face à la désillusion. Pis : il croule sous la menace d’un récit plus large : celui de la migration décrite comme crise, et dont l’aliment est l’imagerie médiatique de masse. Le récit migratoire globalisé est sous-tendu par la statistique tragique de la mortalité.

Nous avançons, “c’est Dieu la force” tout de même !

Le Nord de l’Afrique que j’ai rêvé par la carte et l’histoire n’était-il pas le territoire des grandes épopées transsahariennes ? Je le vis comme une terre de crime, de trafics humains et autres précarités difficilement racontables. Le récit dominant des migrations est aussi celui du fléau. Je préssens un contraste aggravant entre les vécues des personnes en migration et leur retransmission. Je pressens aussi une dispersion de voix qui dessert la justesse de la réception et n’a pour seule conséquence que la discrimination : rejet chez les uns, réclusion chez les autres. Je le vois ! Où sont les supports de ces milliers d’histoires individuelles ? “Supports” au double sens de “soutiens”, de “plaidoyers”, voire de “médiums”. A-t-on seulement retrouvé un journal de voyage parmi les restes décimés ou trempés de mes confrères ?

Nous continuons d’avancer.

Je pense qu’il est temps, sur les migrations, de réviser plusieurs de nos récits, en leur opposant des contre-récits qui restitueraient aux rêves aux situations de départ leur plein humanisme. Du point de vue strict des sciences humaines, les expériences subjectives des personnes en migration tendent parfois à disparaître — sous l’exigence méthodologique de l’opérationnalisation des concepts — derrière la construction de l’objet d’étude. On parlera de “phénomène” ou “fait migratoire”, ou encore de “déplacement forcé”. Les artistes quant à eux tombent dans le piège de la forme tragédie, par association directe. Et pour les “migrants”, peut-on faire de la migration autre chose que la seule migration ?

INTERDISCIPLINARITÉ. ŒUVRE COLLECTIVE.
On sait qu’il est maintenant possible de développer des récits qui allient méthodes artistiques, scientifiques et participatives pour renouveler les formes de l’engagement critique et constituer de nouveaux “supports”. Inutile de rappeler ici combien l’interdisciplinarité des arts aux humanités (et vice-versa) traine face à l’océan des enjeux. MIGRATION. RÉCITS. MOUVEMENTS. révèle le plein potentiel d’une tactique menée à plusieurs voix. Sa démarche se situe au croisement de la connaissance, de l’émotion et de l’action. Ici, les arts visuels se sont mis au service de la recherche sociale pour servir de porte-voix à nos histoires. Nous avons ravivé, par le corps et les mots, nombres d’histoires à l’ombre du discours politique de crise. Surprise générale, il se s’agit pas que des contes sombres. Et pour cause : avant d’être des récits de migrations, ce sont des figures du corps mis en scène. Avant d’être des comptes-rendus de péripéties, ces récits proclament le chant commun, la liesse et le rire. Avant la critique, c’est l’opération d’une recherche formelle, l’épreuve du “fonctionnement symbolique” autour de la caméra comme interlocutrice.

Mais ce n’est pas tout. Faisons ici la gageure que la “cause” étende les besoins de l’interdisciplinarité et multiplie les points de vue. Son défi : ajouter le visiteur au cercle participatif. MIGRATION. RÉCITS. MOUVEMENTS.  opère donc comme une interface de passage. Le visiteur y réinvente sa position : de spectateur tout-court à spectateur engagé, interpelé ! Son regards fait face au mien, fait face à celui de mes consœurs. Dans cet entrecroisement de regards en mouvements, l’espace de l’exposition représente, plus qu’un espace physique, un espace mentale où se rejoue plus d’une analogie de la traversée ou de la frontière, une conscience de notre expérience migratoire. Constituons donc des contre-récits de la migration. Un contre-récit ne serait pas faux, mais d’autant plus vrai qu’il s’éclairerait de la recherche de terrain. Il serait sensible du fait de la poétique de l’imagerie artistique; mais surtout fidèle, parce qu’il ne nierait pas la voix de ses principaux acteurs. Il serait enfin complet parce qu’il engagerait directement le regard du spectateur. À notre ère un contre-récit de la migration est un récit fédérateur.

Nous convergerons tous vers la corniche commune des récits où, face à l’horizon, nos regards s’égalisent. Et voyez comment les artistes, Amine Oulmakki, Dabcha et Julien Fleurance, ont su diluer leur profession d’auteur dans un acte de partage qui assimile tous les acteurs d’une œuvre collective ! Ha ! Ha !

DU SUBJECTIF AU PERFOMATIF

Chut ! Quinze vidéos diffusées ou projetées éclairent maintenant l’espace. Des voix individuelles montées en boucles résonnent en arabe, en amazigh, en lingala ou en bassa. L’ensemble du dispositif relève d’une vieille tradition de l’esthétique subjectiviste, qui puise dans la racontabilité (“accountability”) des participants, invitant leurs expériences propres plutôt que de parler en leur nom. C’est pourquoi le rôle du Musée Virtuel de la Villa des Arts de Rabat est déterminant dans cette manière d’œuvre collective, dans cette… manière de “support”. Son véritable potentiel réside dans la luminescence de ses écrans qui confère à ces récits une portée inhabituelle, en même temps qu’une proximité intense. Un tel espace renforce nécessairement l’esthétique originelle du projet : il y a ici comme une trépidation qui ne dit pas son nom.

En effet, “MIGRATION. RÉCITS. MOUVEMENTS.” s’est construit autour de la performance et de la vidéo. À la rencontre des conditions physiques du musée, il relève du performatif, c’est à dire de la constitution du sens en acte et en pratique, décalant ainsi le propos du poétique au politique. La notion de performativité permet de repenser le rapport image/visiteur. En effet, les écrans ont ceci de drôle qu’ils montrent et masquent à la fois. Ici, l’élément performatif situe les corps très loin des préjugés qui accompagnent le rejet; dans une perspective qui efface la réclusion imposée par le récit migratoire global. La “figure du migrant” est symboliquement réintroduite dans le champ de vision, pour signifier sa familiarité, mais aussi son droit d’apparaître, son droit à l’“opacité”. Si mon souvenir est bon, Édouard Glissant utilisait ce terme pour défendre l’idée que la transparence de l’autre n’est pas une condition à son existence à nos côtés. Il y a un je-ne-sais-quoi inassimilable et nécessaire qui résiste à la suppression des différences. Le musée apparait alors comme l’appareil de mise en forme et de soulignement de la différence. Il complète ainsi la chaîne collaborative humanités–art—public—institution qui permet, comme ici, d’esquisser le récit du devenir différentiel du monde.

À la corniche commune des récits, tous les regards s’égalisent face à l’océan des possibles.




















EN—Translated from french by Amy Coquaz @amycoquaz

WE WILL ALL COME TOGETHER
AT THE SHARED NARRATIVE LEDGE
WHERE, FACING THE HORIZON,
GAZES EVEN OUT




NARRATIVES. COUNTER-NARRATIVES.

A fancy of elsewhere rescued me from here. I am a man, I am a woman. When comes the time to exile, we are thousands to migrate against the local and current conditions of life. With the journey, however, come separation, hardship, degradation and doubt. Begun as a quest, it unravels little by little in the face of disillusion. Worst of all: it crumbles under the threat of a larger narrative: migration described as a crisis, a tale which feeds on mass media imagery. The globalised narrative of migration is underpinned by tragic mortality figures.

We move forward, “God is strength,” all the same!

Wasn’t the North of Africa, that I dreamt through map and history, the setting of the great trans-Sahara epics? I live it as a land of crime, of human trafficking and of other precarious situations difficult to recount. The dominant narrative of migration is also one of disaster. I sense an aggravating contrast between the experiences of migrants and their broadcast. I sense also a burst of voices which impedes accuracy and results only in discrimination, the rejection of some, the seclusion of others. I see it! Where is the backing of these thousands of individual stories? ‘Backing’ in its double meaning of ‘support’ and of ‘advocacy,’ even ‘media.’ Have we even found a travelling journal among the decimated or drenched remains of my comrades?

We keep moving forward.

I think the time has come, in regards to migration, to revise some of our narratives, by offering counter-narratives which would restore their full humanity to dreams and contexts of departure. From the strict view point of social sciences, the migrant’s subjective experience sometimes tends to disappear, under the methodological demands of concept operationalization and behind the construction of the study object. We speak of a ‘phenomenon’ of migration, of a ‘migratory event’ and even of ‘forced displacement.’ As for the artists, they fall into the trap of tragedy, by direct association. And for the migrant, can we make out of migration something else than the unique migration?  





INTERDISCIPLINARITY. COLLECTIVE WORK.

We now know that it is possible to develop narratives which combine artistic, scientific and participatory methods to renew the forms of critical engagement and establish new ‘media.’ No need to remind ourselves here how far the interdisciplinary meeting of the arts and the humanities lags in facing an ocean of issues. “MIGRATION. NARRATIVES. MOVEMENTS.” reveals the full potential of a multi-voice strategy. Its approach is located at the junction between knowledge, emotion and action. Here, visual arts lent themselves to social research to become the mouthpiece of our stories. We have revived, through body and words, numerous stories kept in the shadows of the political discourse of crisis. To everyone’s surprise, they are not all dark tales. And for good reason: above migration stories, they are staged body figures. Above accounts of hardship, they are proclamations of a common song, of jubilation and laughter. Above criticism, there is a process of formal research, a trial of ‘symbolic performance’ (Goodman) around the camera as interlocutor.  

But that’s not all. We venture that the “cause” expands interdisciplinary needs and multiplies viewpoints. Its challenge: adding the visitor to the participatory circle. “MIGRATION. NARRATIVES. MOVEMENTS.” therefore operates as a crossing interface. The visitor reinvents their position: from mere observer to an engaged, challenged spectator. Their gaze faces mine, and my comrades’. In this intersection of moving glances, the exhibition space represents, more than a physical space, a mental space where several analogies of crossing and borders are replayed, a consciousness of our migratory experience.

Let us establish then the counter-narratives of migration. A counter-narrative wouldn’t be false, but all the truer for drawing on field research. It would be sensitive to the poetry of artistic imagery, but above all faithful because it wouldn’t deny the voice of its main actors. Finally, it would be complete because it would directly engage the spectator’s gaze. In our era, a counter-narrative of migration is a unifying narrative.  

We will all come together at the shared narrative ledge where, facing the horizon, our gazes even out. And see how the artists, Amine Oulmakki, Dabcha and Julien Fleurance, have diluted their authorship in an act of sharing that assimilates all the actors of a collective work! Ha! Ha!




FROM THE SUBJECTIVE TO THE PERFORMATIVE

Hush! Fifteen videos broadcast or projected now light up the space. Individual voices on a loop echo in Arabic, Amazigh, Lingala and Bassa. The design as a whole is based on an old tradition of the subjectivist aesthetic, which draws on the “accountability” (E. Goffman) of the participants, inviting their experiences as migrants rather than speaking in their name. That is why the Musée Virtuel de la Villa des Arts de Rabat has a defining role in this form of collective work, in this… form of media. Its true potential lies in the luminescence of its screens which lends these narratives an unusual scope, as well as an intense proximity. Such a space necessarily reinforces the original aesthetic of the project: there is here a kind of tremor that doesn’t speak its name. Indeed, “MIGRATION. NARRATIVES. MOVEMENTS.” was built around performance and video. In meeting the physical conditions of the museum, it is performative, that is to say that it constructs meaning in action and in practice.

The notion of performativity allows us to rethink the relationship between image and visitor. Indeed, the screens are peculiar in that they both show and conceal at the same time. Here, the performative element positions bodies away from the prejudices that come with rejection; in a perspective that erases the seclusion imposed by the global narrative of migration. The figure of the migrant is symbolically reintroduced within the field of vision, to signify its familiarity but also its right to appear, its right of “opacity”. If memory serves, Édouard Glissant used this term to defend the idea that the other’s transparency is not a condition of their existence by our side. There is an incomprehensible and necessary je-ne-sais-quoi that resists the removal of differences. The museum then appears as a device shaping and underlining difference. Thus, it completes the collaborative chain humanities-art-public-institution which allows us, as it does here, to sketch the narrative of the differential becoming of the world.

At the shared narrative ledge, all gazes even out before the ocean of possibilities.



Yvon Langué, Rabat.
Amy Coquaz, Keele, for English translation.
—Nov. 2017.