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Réverbération. 
Sur les angles du photojournalisme en Afrique

Published in OFF THE WALL / VISA PAPER, 08.2016


Y a-t-il un photojournalisme « africain »? Pourquoi pas? Et pourquoi cette question? Il y a comme un effet de réverbération lorsqu’on aborde la question du photojournalisme en Afrique. Interrogation, puis négation de l’interrogation, etc. La pratique de la photographie d’information en Afrique oblige quelques changements d’angle. Je soupçonne par ailleurs une question plus vaste, ou plus restreinte, c’est selon: celle de la visibilité/représentativité proportionnelle de photographes « africains » sur le marché global des images.

Les conflits de narration. Les points de vue.
L’Afrique occupe une part significative des contenus du photojournalisme international. Ce dernier est très souvent critiqué pour son approche tantôt partielle, pour correspondre aux besoins d’une audience externalisée, tantôt trop dévalorisante et/ou déséquilibrée, illustrant le continent par ses plus sombres extrêmes. C’est en réaction à cette menace faite à l’obligation morale de témoigner sans ambages qu’est née l’urgence de raconter « localement » des histoires du continent. Cela ne date pas d’hier. Dans la longue guerre de libération de l’Érythrée contre l’Éthiopie (1963-1991), Habtom Berhe, Eyob Tekle ou encore Seyoum Tsehaye, par exemple, incarnaient la figure-type du soldat photographe : défendant à la fois les causes de l’Eritrean People’s Liberation Front, et assignés à rendre visuellement compte de la guerre. Mi-guerriers mi-reporters aux viseurs interchangeables. Ils ont ainsi réussi à créer une imagerie suffisamment forte de la résistance pour maintenir le soutien de leurs diasporas, et plus largement, devenir maîtres de leur Histoire. Bien qu’extrême, ce cas rappelle que les photojournalismes en Afrique sont aux prises d’une guerre des narrations, des points de vue et des cadrages. Une guerre des regards, en somme, qui disqualifie l’acception géographique ou identitaire pour privilégier la seule probité de l’enquête d’information. Un certain photojournalisme n’est donc africain que par la démarche, non par le pédigrée. De ce point de vue, je mettrais Carolyn Cole, Akintunde Akinyele et Kadir van Lohuizen au service de la même cause.

Infrastructure du journalisme visuel. Les formats.
Les conditions d’exercice du photojournalisme en Afrique représentent une autre approche d’analyse. Le marché du journalisme visuel reste marqué par le monopole des agences filaires telles que Reuters, AFP et AP Images. Dotées de denses réseaux de photographes, leurs approches ostentatoirement illustratives et la qualité de leurs images enrichies par la diversité des techniques digitales garantissent une rapidité de diffusion. Cette conduction se renforce par l’emploi de photographes-relais locaux pour une meilleure proximité au sujet. Ce qu’il reste à couvrir de l’actualité par les agences africaines telles que WAPPA, Afrikimage ou Panapress? Très peu, voire rien qui ne relève d’une demande préconfigurée: on veut des histoires photographiques de ce qu’on a vu trop vite à la télé. L’audience africaine s’informe visuellement aux mêmes sources qu’un monde interconnecté.
Au demeurant, si la bataille des effectifs est perdue d’avance, il reste peut-être celle des formats. Je m’explique : il est peut-être inutile de rechercher en Afrique une pratique optimale du photojournalisme classique. Je pense que ses limitations technico-légales reflètent potentiellement le spectre d’une transition en cours, du modèle classique des agences photo vers un modèle propre à l’ère d’Internet. Ce que l’on a appelé journalisme citoyen occasionne un brouillage des catégories en faisant du public la source privilégiée de l’information visuelle, parfois très loin des standards professionnels connus du journalisme traditionnel. Les réseaux sociaux, les téléphones portables et les caméras bon marché permettent aux Africains de relever le défi d’une vision endogène de l’information générée « par le bas ». Sorte d’élargissement des médias aux techno-médias de masse. Au Zimbabwe, les plateformes telles que Kubatana ou Free Press Unlimited ont ainsi fait découvrir des histoires de violations des libertés non couvertes par les médias traditionnels. Dans la même perspective, SautiProject, soutenu par la chaîne Al-Jazeera Kiswahili, fait l’exaltation d’une information fidèle aux réalités locales. Une part du photojournalisme en Afrique sera très probablement collaborative.

Incuber des auteurs. L’art, la culture.
Si la visibilité des photojournalistes ne peut se faire par les trajectoires traditionnelles de l’image de presse, une possibilité reste celle des voies culturelles, autre angle de réflexion. Dans la guerre qui oppose les regards, je ne vois qu’une variance de la carte mondiale des contextes de la photographie. À cet égard, les festivals de photographie sont un outil puissant de visibilité pour les photographes, mais ils activent une circulation étrange entre l’éditorial des milieux de la presse et l’artistique des milieux culturels – et confèrent de ce fait un tout autre destin à la photographie d’information. Depuis trois décennies, et en se positionnant exclusivement comme « festival de photojournalisme », Visa pour l’Image joue sur cette porosité des frontières de l’une à l’autre sphère pour consolider son succès international. Le festival est aujourd’hui le contexte de référence pour le marché du photojournalisme global.
En Afrique, Addis Foto Fest, Les Rencontres de Bamako, LagosPhoto, GRID et le Festival Internacional de Fotografia de Cabo Verde ont révélé de nombreuses singularités où l’acception du photojournalisme intègre celle de l’auteur. L’approche par l’auteur sacrifie une part de la valeur d’actualité d’une image au profit d’une temporalité (un cadrage?) plus large. Elle insiste sur ce que l’image de presse tient de la tradition documentaire, à savoir la critique sociale. Les auteurs dans le photojournaliste en Afrique se rapprochent de ce que Cornell Capa nommait les « concerned photographers », c’est-à-dire les photographes engagés dans une mission sociale. Ils font du story-telling un dénominateur commun et considèrent parfois le photojournalisme comme une stratégie plus large de construction du réel. Je ne saurais être exhaustif : Boniface Mwangi, Andrew Esiebo, Zanele Muholi, Invisible Borders, Adolphus Opara, Aicha Dapchi, Nana Kofi Acquah, Laeila Adjovi, Afose Suleiman, Magali Corouge, Yori Kozyrev, Chidi Nwanko, Issouf Sanogo, Peter Hugo.

En définitive, je situe le photojournalisme en Afrique entre la montée du journalisme visuel citoyen et le rôle des « formes expositions » dans l’éloge du regard personnel des auteurs. L’Afrique devra néanmoins multiplier ses contextes d’émulation : prix photo, écoles, publications, etc. Sa photographie d’information pourra ainsi s’ouvrir à un public plus large et susciter le débat critique sur ses itinérances. L’itinérance est propre au photojournalisme: itinérance des opérateurs, itinérance des images, itinérance des idées. Il suggère que les images des événements qui nous parviennent appartiennent à un monde actuel et, en quelque sorte, simultané.

Yvon Langué