CE QUE LE GRAPHISME peut faire À L’HISTOIRE. Notes sur le Petit Index Historiographiste de la colonisation en Afrique

Cette orientation méthodologique apporte un certains nombre de variations à manière de raconter graphiquement l’histoire.
Le travail pionnier de George Maciunas, sur l’Atlas historique de la Russie et sur le mouvement Fluxus propose plus d’une technique au service
de la visualisation de l’Histoire. Je décide d’en mobiliser quelques unes.


I.    FRAGMENTS


La première conséquence de l’approche par l’index est d’ordre formelle : il s’agit du caractère fragmentaire du récit d’histoire. Si la chronologie permet de suivre l’évolution globale de l’histoire, celle-ci reste constituée de faits plus ou moins distincts, plus ou moins épars. Un récit linéaire n’est donc pas possible, au risque d’être tenté par une narration qui reproduirait maladroitement les codes de la bande dessinée ou du roman graphique. Le fragmentaire constitue donc la première caractéristique architecturale du projet. Il permet ainsi de conserver les structures sémiotiques caractéristiques du design graphique qui, même si elles peuvent être d’ordre textuel, conserve un esprit de synthèse et propose une rapidité de saisie. Il s’agit, en anthroposémiotique, de favoriser des structures de signification dites superficielles, qui mettent en avant les éléments les plus apparents des récits (personnages, contextes, dates, lieux, etc.)


II.    FACTOGRAPHIE


Chaque fragment peut donc se traduire en unités de faits, mieux en unités «factographiques». George Maciunas en a fait un outil méthodologique lors de la réalisation de l’Atlas of Russian History. La factographie désigne toute notation graphique aidant à la compréhension des faits. Spécialiste du mouvement Fluxus et de George Maciunas, Astrit Schmidt-Buckhardt situe l’origine de cette notion au contexte des avant-gardes constructivistes des années 1920, qui souhaitaient s’affranchir du pittoresque et du formalisme pictural au profit des faits concrets et du monde visible que permettaient la photographie et le cinéma. Un index historiographiste de la colonisation en Afrique noire se réclamerait aussi de la méthode factographique, au moins pour ce rejet du pittoresque, et surtout pour la pluridisciplinarité de ses extensions possibles: scénographies, interactions, vidéo. Pluridisciplinarité qui supposera une attitude pédagogique et donc, quelque peu, dépositaire d’un projet de connaissance.


III.    DESIGN OPÉRATIONNEL


Une importance est accordée au meilleur mariage possible entre les composantes discursives et les composantes picturales des entrées. Maciunas annotait systématiquement ses cartes. Cette « interaction entre les éléments visuels et les éléments discursifs inscrits sur la carte » se nomme « operative design ». Ce « design opérationnel » est une caractéristique essentielle des formes cognitives de visualisations. Des fragments «graphiques» d’histoire de la colonisation peuvent tout à fait s’en réclamer.


IV.    HYPERLIENS & SYNCHRONOPTIQUE


HYPERLIENS. Si l’on en arrive à délimiter une série d’événements historiques comme relevant de la colonisation en Afrique noire, c’est qu’ils sont liés par une matière commune, certes diffuse, mais saisissable. L’Atlas of Russian History est composé de trente-sept cartes superposées, réalisées à la plume sur des pages transparentes. Ce choix d’édition permettait de naviguer entre les différentes couches cartographiques à travers les mots-clés indiqués sur les cartes. Ce qui permettait d’établir une relation hypertextuelle entre les strates (donc entre les moments historiques). Aujourd’hui, un peu plus d’un demi-siècle après l’œuvre de Maciunas, le design d’interaction offre plus d’une possibilité de circulation à travers les couches sémantiques d’un mot. SYNCHRONOPTIQUE. Une dernière notion majeure est celle du synchronoptique. Même si elle appartient aux travaux qui ont suivi l’Atlas of Russian History, son importance est non négligeable parmi les outils du « design d’histoire ». L’adjectif « synchronoptique » (de « synoptique » et « chronologique ») désigne la représentation, sur un même plan, d’événements simultanés dans le temps. Cette épreuve du récit historique, soumis à la géométrie du plan (axe des temps, axe des espaces, histoire-géographie de la feuille en lieu et place de l’histoire-géographie réelle) facilite la compréhension des faits traités. L’historien-géographe Arno Peters fait usage de cette notion pour la première fois en 1952 pour qualifier l’histoire mondiale qu’il publie sous forme de tableau synoptique d’événements simultanés.




Yvon Langué. Esav Marrakech. Mai, 2014